samedi 21 octobre 2017

doux



la révolte
la rage
l'indignation
ce sont des émotions que je n'ai pas ressenties
depuis bien longtemps
même s'il m'est arrivé d'avoir crié fort
lorsque j'étais plus jeune
je n'ai pas été fâchée depuis un très long temps
je ne tolère pas le bruit fort
je ne me mets pas en colère
je ne fais pas de crise
et l'homme-chat ne supporte pas
que l'on hausse le ton

je suis donc devenue calme
non sans ondée
mais calme

je crois toutefois
que si l'on portait atteinte à mon intégrité
je pourrais arracher des yeux
même en portant les ongles courts

donc si je n'ai pas été remuée cette semaine
c'est en fait que je n'ai pas été blessée

car comme tous et toutes
ça me faisait mal de lire tout sur tout
et je réfléchissais
ai-je déjà été agressée
est-ce que je connais un ou des vieux porcs
et ma réponse était non
à part le fou qui m'a giflée dans la rue
lorsque j'avais dix-neuf ans
et que je marchais vers le métro lucien l'allier
puis que ma chumette d'université m'a dit
de me construire une bulle imaginaire
autour de moi pour me protéger

il faut croire que je suis depuis protégée
personne ne m'a jamais fait mal
je ne sais pas pourquoi

c'est peut-être parce que je suis chinetoque
et que l'on pense que je maîtrise un quelconque
art martial
ou que j'avais juste un air bête

à cet égard
jacquot relate souvent que
lorsqu'il m'a connue plus jeune
j'avais ce petit air de
ne m'approche pas
peut-être un peu snob
au-dessus de tout cela
alors que je sais très bien
que j'étais comme tout le monde
molle du dedans
à vouloir tout prendre de la vie
autant l'amour l'affection que les opportunités

mais clairement non
je ne me suis pas fait agresser
pas même d'un iota à me comparer
aux nombreux récits relatés depuis quelques jours

et puis j'ai fermé l'ordi' vendredi
parce que vraiment ça goûtait le vomi
toute cette hargne
cette haine
cette montée aveugle de quelque chose d'amer
cette perte d'objectivité
beaucoup trop émotive
et j'ai fermé tout
parce que ça m'a rappelé
dans le fin fond de ma petite humaine

à quel point c'est violent la douleur

et que je préfère la douceur.


samedi 14 octobre 2017

longtemps


château margaux

je l'avoue
avoir cinquante ans dans cinq jours
ça me fait de quoi
je ne le pensais pas
mais je me regarde dans le miroir
et j'ai peur de changer

que mes cheveux deviennent fins et clairsemés
que ma peau s'assèche comme un désert
que mes seins se vident
que mes entrailles s'endorment
que mes os cassent

parce que quand je regarde en arrière
je suis si heureuse de ma vie

au fil des trente dernières années
je me suis construit un univers de beauté
où tout est majesté et grandeur
pour évoluer dans l'harmonie

j'ai joué l'insolence l'arrogance
la vanité et l'orgueil
et j'ai foncé avec entrain et aveuglement
les murs sont tombés
les portes se sont ouvertes
j'ai construit mon royaume
mon jardin mon terreau
j'ai bien joué
j'ai tout remué

j'ai tout ce qu'il faut

et là je peux mûrir

je ne veux plus faire de grands sauts
ou révolutionner ma vie
je suis contente de ce qu'elle est

je ne veux plus remuer
comme une grande bourrasque
vulgaire et violente
je veux exhaler la délicatesse
d'un doux parfum

je n'ai plus envie d'être chavirée
mais d'être très émue et vivante

je n'ai plus l'urgence de bâtir
mais plutôt d'assembler les repas
de la vie avec mon âme et mon coeur

je veux cesser de gueuler
de chanter à tue-tête
et de m'indigner
je veux lire apprendre et sourire
et rire avec humeur et faste

je veux tout prendre
tout garder
regarder
observer
lire
écrire
vivre
et au lieu d'éclater
et de me brûler en dix ans
j'aimerais suivre la route
vivre le voyage
regarder le paysage
et non courir après la médaille

je veux m'équilibrer
et goûter bon longtemps.

samedi 7 octobre 2017

les cinq à sept de l'aube



jeudi matin à table il y avait

une jeune fille avec son fils d'un mois
qui venait célébrer son anniversaire
avec sa gang de charlots
elle avait pris le métro sur la ligne orange
là où il y a maintenant des ascenceurs aux stations
et marché de berri au café pamplemousse
avant huit heures du matin
c'était le baptême de métro
pour le ti' gars d'un mois

une jeune fille qui s'en allait au travail à la caisse
et qui essaye de gérer son temps
avec ses deux cours d'anglais à mcgill
où elle apprend à négocier et présenter en affaires
dans une langue seconde
car elle veut s'adresser aux gens d'affaires d'expérience
avec vocabulaire subtilité et fluidité
elle prépare également une présentation
qu'elle fera dans quelques semaines
devant des centaines d'avocats
cette jeune fille vient de recevoir l'invitation
à joindre un conseil d'administration
dans lequel elle recommandera au comité de placement
de s'impliquer en équité dans des entreprises d'ici
elle croit en son ambition et lui donne les outils
et le travail pour se réaliser
elle est comme la mairesse st-hilaire
frondeuse et fonceuse
elle travaille fort car elle ne veut rien de moins
que changer le monde

une jeune fille qui a nagé dans mon corridor
après quelques mois d'arrêt pour donner vie à sa fille
elle me dépassait déjà pendant mes longueurs
la poussette de sa fille de trois mois
était stationnée au bout du couloir
pour pouvoir la surveiller
à chaque cinquante mètres de nage
une fois elle est sortie de l'eau
et a fait faire un tour de roues à la petite
pour l'endormir un peu
avant de retourner dans l'eau
poursuivre son entraînement

une jeune fille qui vient de recevoir
après deux semaines seulement
son visa de séjour et de travail dans un autre pays
et qui envisage les prochaines années
à se fixer ailleurs
sans peur du changement
et avec la plus grande fluidité
elle était étonnée que la réponse soit si rapide
puis elle s'est dit qu'elle avait vraiment bien travaillé
et préparé une demande parfaite

une jeune fille qui partira dimanche
avec son chum et sa fille
faire une visite touristique
d'une ville vermontoise
alors qu'elle a passé tous ses week-ends cette année
à s'entraîner pour un défi sportif d'envergure
je pensais à elle en nageant
et à ses mille neuf cent mètres de nage en eau libre
réalisés en septembre dans la cohue
malgré sa peur de l'eau il n'y a pas si longtemps
elle est une modèle de détermination
de patience et de travail
elle vainc une peur et fait tomber les obstacles
un après l'autre
pour réaliser ses rêves

une jeune fille qui a marché pendant sept jours
dans la nature sauvage gaspésienne
et qui revient les yeux et le coeur bien emplis
avec dans le ventre l'ardeur des vikings
qui les premiers ont foulé le sol inhospitalier
des terres d'amérique
et qui nous ont permis de nous établir ici
elle nous rappellera bientôt
comment notre confort est pris pour acquis
cette jeune fille ayant revêtu robe et talons
pour un lancement parlementaire cette semaine
et qui le refera encore dans les prochaines semaines
a mis ses docs martens et sa tuque et enfourché son vélo de ville
pour nous rejoindre dans le bonheur d'une tasse de café au lait
pour sentir l'ambition et la joie
et reprendre tous les travaux écrits qui l'attendent

une jeune fille qui a les bras les doigts et le corps de fée
qui est notre soigneuse officielle
la guérisseuse du tout
une jeune fille qui donne son corps
à guérir ceux des autres
qui venait de terminer une semaine de bénévolat
aux grands ballets canadiens
et qui portait un coeur rouge en séquins
sur son très beau tee-shirt
et un sourire grandiose sur son visage heureux

une jeune fille qui s'implique dans tout à fond
autant ses engagements au musée qu'à la fondation
et qui assume le gros du travail au bureau
vient de terminer ses plus récents défis sportifs haut la main
et qui a à coeur d'être rigoureuse et professionnelle
elle vient de remettre à sa place
un collègue manquant de scrupule
qui au sein d'une équipe qui l'a formé
n'a pensé qu'à son intérêt personnel
et a décidé de quitter l'équipe dans un mauvais timing
cette jeune fille  qui lui a dit ce qu'elle en pensait
et ne l'a pas embrassé sur les joues
pour lui souhaiter bonne chance
il s'en souviendra longtemps
dans son propre cheminement
un jour il se retournera et il dira qu'elle avait raison

une jeune fille qui partait au centre des sciences
pour vérifier le montage de la prochaine exposition
à laquelle son entreprise a participé
parmi les nombreux mandats qui l'occupent
cette jeune fille qui récolte le fruit d'années d'efforts
de passion et d'engagement
à s'impliquer à gérer une équipe à être une leader
cette jeune fille a une vision
crée des produits
emploie des gens signe des contrats
fait confiance engage
est une femme d'affaires aguerrie
et une employeur de choix

entre ces filles
et des fois les gars
il s'échange inévitablement chaque jeudi
et des fois le lundi
un courriel une référence un rendez-vous un livre
de l'argent une offre une recommandation
des conseils

ces personnes formidables
ces charlots et charlottes
sont des agents de changement
des champions qui prennent en main leur vie
qui sont sensibles à leur environnement
qui font preuve d'empathie et de générosité
c'est un tremplin vers le bonheur
c'est un forum inspirant
où tous et toutes se tirent vers le haut

je pense que l'on s'aime tant
sans se coller à la peau
parce qu'on se respecte mutuellement
le fait de faire du sport ensemble
de progresser ensemble chacun à sa vitesse
nous réunit automatiquement
dans le partage des défis
dans la réussite
dans la progression
le fait de se savoir forts et vulnérables à la fois
le fait de se passer du shampoing
ou du savon dans les douches du vestiaire
le fait de porter des apparats hideux
comme un casque de bain et des goggles
nous rend vraiment aimables
la joie de se nourrir après l'entraînement
une fois gonflés d'endorphine
et satisfaits de nos efforts
prédispose à la communion

alors mesdames et messieurs
chers leaders exécutifs
au lieu des traditionnels cinq à sept de réseautage
où seuls le verre de vin et les bouchées
aident à délier l'ambiance en fin de journée
précédez donc vos activités de réseautage
par une bonne heure de piscine
à six heures du matin
vous tirerez le meilleur de chacun
et tous en sortiront gagnants

et ils voudront recommencer.


samedi 30 septembre 2017

pas chouchoune


jp bédard
embrace that f...ing suck

si c'était moi
je ne lirais jamais un billet d'humeur
s'il y a une chose qui me tape s'es nerfs
ce sont les gens qui s'apitoient sur leur propre sort
des victimes qui se plaignent la bouche pleine
des gens qui ont eu une faiblesse
et qui ont l'odieux de tremper dans le même bain
que les réels malchanceux de la vie
les pockés les défavorisés
il en pleut en ville
rajoute-s-en pas fille
t'es pas à plaindre
t'as pas le droit

comment il disait donc bégin à tlmep
égocentrique narcissique
pas cool ça

donc non
pas chouchoune pantoute

oui j'ai besoin que tu me prennes dans tes bras
pis que tu me fasses un câlin
oui j'ai besoin de brailler parce que ça sort tu' seul
mais goddamnfuck j'vais tout faire
pour sortir de cet état-là le plus rapidement possible

parce que la vie m'a appris
que je n'avance pas quand je braille
ou que je me roule en foetus sous les couvertes
oui ça prend une bonne sieste
quelques mots lancés dans l'univers
une conversation empathique
et qui replace avec mon meilleur ami
qui est également mon époux
puis on se reprend en mains

j'ai appris à truster mes émotions
si elles sortent elles sortent
si je change brusquement de registre
c'est parce que c'est bon
le déséquilibre
le vertige qui mène à autre chose
je me suis habituée
et je l'accueille avec bienveillance
mais pendant qu'il passe
j'ai quand même des frissons dans le dos
un stress dans le ventre
et des déceptions des fois

ma plus grande crainte
c'est la complaisance
c'est de tout crisser là
et devenir faible
tout abandonner
pour ne pas lutter
manquer de courage
oui c'est ça ma crainte
manquer de courage
de humpf

dans ce temps-là
je pense à ma' la battante
qui a obtenu un diplôme à soixante ans
qui a fait soigner pa'
qui prendra un taxi lundi soir
parce que mon char de bourgeoise
me fait un clin d'oeil de très mauvais goût
en ne rechargeant pas la batterie
et menaçant de mourir sans énergie à chaque cent mètres

dans ce temps-là
je pense à j-p bédard qui l'a certes pas eu facile
et qui nous dit
embrace the suck

dans ce temps-là
je pense au courage dont la majorité
des humains font preuve sur la terre
et je me trouve vraiment lâche de brailler pour des peccadilles
j'ai même pas mal
j'ai juste l'ego égratigné
et une chance que j'ai un ego
parce qu'il est big en estique
et il veut gagner
sans lui je n'aurais jamais avancé
je ne serais pas en voyage en italie pour mes cinquante ans
sans mon ego
je serais une paresseuse oisive cachée
mais voilà
il a été choyé mon ego dans la vie
et je n'ai jamais trop travaillé pour le contenter
maintenant comme dit l'homme-chat
je suis dans la marée rouge
the red ocean
je compétitionne pour un titre professionnel

c'est pas une job de chouchoune
c'est de la volonté et de la détermination
il faut que je le veuille ce titre
il faut que ça me demande un peu
on ne vainc pas sans péril

alors non
ce n'est pas un billet d'humeur
je suis pas du foie gras
je suis de l'adrénaline

pas chouchoune.

samedi 23 septembre 2017

ruelle beau dommage



elle s'appelle de même
depuis juin deux mil quinze
alors que l'artiste jérôme poirier a reproduit en murale
la pochette de l'album de beau dommage
contenant la toune tous les palmiers
où l'on nomme l'adresse célèbre
du soixante-sept soixante st-vallier montréal

c'est très beau cette ruelle
parce qu'au bout
il y a jean-françois et sa squadra
au café beaufort
djee-eff que j'ai croisé jeudi soir
en revenant du lancement de caroline et geneviève
en break dans la ruelle de l'autre bord
de st-zotique
légèrement fatigué
après un stretch de onze jours de travail
mais tellement heureux
de partir vendredi
pour son tournoi de hockey balle au massif
c'est une bête au hockey balle
tu veux jouer dans son équipe et pas contre

hier l'homme-chat se rappelait
qu'il faisait lui aussi des stretch
de onze ou treize jours de travail sans pause au resto
pendant les rush de haute saison
mais c'était quand il était jeune
il ne le ferait plus maintenant
il disait que la journée de pause était aussi horrible
que celles de travail
t'as aucun chum avec qui sortir
parce que t'as pas eu le temps de les appeler
depuis si longtemps
t'as pas de bouffe dans le frigo
t'as pas d'énergie
t'as rien à faire du coup
pis tu recommences le lendemain

bref
djee-eff
amuse-toi ce week-end

au bout de la ruelle
il y a aussi john
qui a racheté depuis des années
le commerce du nettoyeur monsieur rousseau
john travaille assis devant la vitrine
avec sa machine à coudre et ses aiguilles
quand tu passes devant sur st-zotique
il te fait un sourire large
te lance un grand salut de la main
et se lève toujours un peu du tabouret
pour être sûr que tu le voies
il t'appelle ma chérie quand il sait que tu l'entends
il a de vieilles photos de revues de céline dion
sur les murs
tu sais pas s'il l'aime à cause de son défunt mari syrien
ou s'il l'aime vraiment elle
c'était dans le temps où elle ne s'habillait pas si bien

à côté de chez john
avant de tourner dans la ruelle
celle sur laquelle est peinte la murale
il y a un coiffeur qui à toute heure
coupe des cheveux
d'un mafioso ou d'un autre
qui a stationné son char tout croche
toujours un peu devant la sortie de la ruelle
sur l'enseigne du coiffeur
c'est juste marqué coiffeur
sans nom ni numéro de téléphone
mais il y a une chaise
un gars assis
un gars debout
et des lunettes noires

de biais en arrière de chez nous
il y a la cour de nico et nadine
et de leur deux flos augustin et romain
ça c'est l'adon le plus drôle de la vie
parce que nico c'est le chum de l'homme-chat
depuis plus de vingt ans
ils ont fait l'ithq ensemble
on n'avait pas réalisé qu'en achetant là
on était si proche de chez eux
pourtant on connaissait le quartier
on avait déjà été chez eux
mais bref c'est vraiment chouette
on entend les réunions de famille
les méchouis
et les kids qui s'amusent
et des fois on voit pogo
le chien aveugle

il y a annie aussi
qui nous rejoint par derrière pour aller courir
quelques dimanches matins
où qu'on invite de façon impromptue
à prendre une bouchée
quand elle passe par là
en même temps qu'on mange dehors

en face de chez nous dans la ruelle
il y a johanne
avec ou sans h c'est délicat
on ne sait jamais tant qu'on ne l'a pas lu
elle aura bientôt soixante ans
vit au deuxième et ses parents âgés
mais juste sa mère maintenant
vivent au rez-de-chaussée
son père vient de mourir
elle fait changer dix portes et fenêtres à son duplex
elle a choisi une bonne entreprise
qui stationne son énorme camion
depuis deux jours sur un côté de la ruelle
avec une longue rampe qui en descend
elle a dû prendre congé pour qu'ils installent
c'est le bordel
ça fait vraiment beaucoup de poussière partout en dedans
elle a dû reloger sa mère chez sa soeur
parce qu'elle n'arrivait plus à se cacher dans aucune pièce
il y avait des hommes partout
sa chatte apeurée qu'elle appelle tipou
et dont on ne connaît ni le sexe ni l'âge
s'était réfugiée hier dans le talus de mauvaises herbes
dans notre cour
notre chat brooklyn lui avait cédé sa place
et je l'ai retrouvé couché sur un paillasson piquant
à l'ombre dans un autre coin de la terrasse
j'ai jasé un peu avec johanne de ses rénos
elle pense qu'elle déménagera peut-être en bas
lorsque sa mère mourra
puisqu'elle se sent âgée elle-même
et elle louera le haut
il faudra refaire la cuisine tu sais
dans la ruelle il faisait chaud dans ma blouse noire à manches longues
que je portais dans la maison plus fraîche
et en lui parlant j'ai remarqué
que johanne était amputée du pouce droit

il y a d'autres voisins de ruelle
qui ont formé un groupe sur facebook
dans lequel on jase de la sécurité des enfants
de la sécurité des domiciles
de la vague de vols l'autre saison
du verdissement
des activités ludiques pour les kids
des ventes de garage
et des scratchs sur les chars

mon voisin de gauche de ruelle
ou de droite sur la rue st-denis
a déménagé à la fin juillet
finalement
comme doit se dire son proprio
qui a acquis le cinqplex
il y a deux ou trois ans
il avait déjà exproprié les quatre locataires du dessus
rénové tous les logements de fond en comble
en dérangeant les voisins de droite de la ruelle
ou de gauche sur la rue st-denis
dès sept heures trente tous les jours
pendant deux étés
en foutant de la poussière
jusque dans nos assiettes lorsqu'on soupait dehors
bref
le voisin du rez-de-chaussée
était indécrottable
puis il a fini par céder
tant mieux
c'était un estique de grincheux antipathique
mais quand même
à la place de son camion et de son trailer
à la place de sa face de boeuf
et des airs de piano que son frère débile
produisait de temps à autre mélodieusement
dans le salon mitoyen au nôtre
il y a maintenant des coups de marteau
d'arracheur de plâtre et lattes de bois
il y a des containers en acier dans la cour
pour recevoir les vieilleries
les boiseries les murs les fils
et tout est strippé à neuf
dans la rue quand tu regardes par la fenêtre
tu vois jusque dans la cour
il n'y a plus de murs
il n'y a plus rien
il n'y a plus de vie

c'est un beau gâchis
de ne pas préserver l'harmonie
c'est un beau gâchis de détruire la vie
pour créer le néant
pour nettoyer et refaire au goût du jour
qui ne goûte rien
la ruelle porte bien son nom
quel beau dommage!


samedi 16 septembre 2017

aveugle



cette semaine en lisant le devoir
je me suis dit que j'en reperdais
que je n'étais plus à jour sur les nouvelles
qu'elles s'enchaînaient si rapidement
et toutes plus désastreuses les unes que les autres

ça me désespérait
j'avais envie de me désabonner de mon quotidien

enfant je n'écoutais pas le journal télévisé
en europe je me souviens que mes parents le faisaient
parce que ma' trouvait toujours jolie
telle ou telle speakerine
mais ça ne m'intéressait guère
je ne me souviens pas d'avoir été rivée à l'écran
devant telle ou telle nouvelle marquante
de l'histoire contemporaine
je me souviens de noms
jimmy carter
anouar el-sadate
valéry giscard d'estaing
la reine fabiola

puis adolescente je me souviens
que pa' lisait the gazette
dont je ne collectionnais que les comics à l'époque
il recevait également le newsweek
mais comme tout cela se passait en anglais
et que j'étais une artiste dans l'âme
je ne m'intéressais qu'aux arts visuels
et à la musique
et rien de l'actualité ne s'imprégnait dans mon cerveau

sauf la fois de reagan contre kadhafi dans les années quatre-vingt
j'ai pensé que ç'allait être la troisième guerre mondiale
je pleurais comme une madone

cette semaine l'homme-chat m'a montré en vidéo
des flamands roses s'enfuyant en gang floride
à cause de l'ouragan irma
je ne savais pas alors si je voulais rire ou pleurer

les nouvelles sont sordides
soit le monde se porte de mal en pis
soit c'est ce qu'on nous fait croire

ceci dit
des gens souffrent et meurent quotidiennement
sur la planète

je me rappelle souvent comment j'ai de la chance
d'être née en occident et de n'avoir jamais vécu la guerre

face aux nouvelles
je me sens mal à l'aise de publier mon quotidien
rempli des plaisirs de la vie affluente occidentale
même si elle résulte de certains efforts
je me sens indécente
comme si on pouvait dire
fuck man qu'elle est pas dedans
comme si j'étais complètement déconnectée de la réalité

quand je compare mon quotidien
de mon observatoire luxueux
à ce dont on m'informe qui se passe autour de moi
aux réalités exposées au world press photo
je me dis que je saute les deux pieds dans le piège
de la caste
celle isolée dans son confort
celle de la réalisation de soi
au sommet de la pyramide de maslow
celle qui un jour deviendra sectaire
comme tous les sectaires que l'on dénonce sur les réseaux sociaux
comme les fous qui élisent trump
simplement car ils ne s'abreuvent pas
des autres réalités que la leur

non je ne peux pas cesser de lire les nouvelles

j'ai peur de parler pour ne rien dire
de n'être pas pertinente
de sonner comme des chroniqueurs des fois
de qui l'on dit qu'ils sont restés pognés
mais d'où donc sortent-ils

j'ai peur d'être off
de manquer d'empathie
de compassion
de parler à travers mon casque
et de devenir une vieille autruche
aux lunettes roses
qui radote

une crisse de vieille folle
qui a pas rapport

parce que lundi en moto
je demandais à l'homme-chat pourquoi
nous recevions tant de roches
dans le visage en roulant
et il m'a répondu que ce n'était pas des roches mon amour
c'était des bébittes
faque en plus de polluer la planète
avec notre bébelle à moteur
qui nous donne une illusion de fuite et de liberté
on tue des êtres vivants à cent quarante à l'heure

man

des fois j'e ferais mieux de me taire
de cesser d'exposer ma vie si simple et heureuse
parce que ça se peut que ça déraille dans la grisaille
que ça heurte ceux qui souffrent
et que tout ça finisse par sonner un peu faux.

samedi 9 septembre 2017

le code et le sens



Etsin st-denis-katua
he ovat muuttaneet merkinantoa
tunneli ei ole enää olemassa
yksi tapa on muuttanut reunaa
pysäköintialueet ovat ristiriidassa toistensa kanssa
Kiinalainen minulle kaiken tämän
minusta tuntuu, että tämä katu on uusi

ce que je viens de vous dire c'est ceci

je cherche la rue st-denis
ils ont changé la signalisation
le tunnel n'existe plus
le sens unique a changé de bord
les panneaux de stationnement se contredisent
c'est du chinois pour moi tout ça
il me semble que cette rue est nouvelle

et puis je vous aurais dit ça aussi

ma fille m'a dit d'utiliser le gps
elle m'a fait un dessin mais elle a oublié une ligne
il y a quatre maisons au lieu de trois
je n'arriverai jamais à l'heure
je peux pas prendre le métro
même si l'intercom me dit à quelle station j'arrive
d'ailleurs dans l'autobus c'est mieux maintenant
même si je peux encore demander au chauffeur
et m'accrocher au premier siège en avant
celui réservé aux vieux et aux handicapés
la vie quand les choses changent
c'est toujours un peu difficile pour moi
faudrait que je m'y remette
des fois j'ai la chienne
tout change tellement de plus en plus vite
je ne m'y retrouve plus
c'est vraiment pas comme avant
quand la caissière au iga était la même
et qu'elle prenait le change dans ma main
et que je prenais pas encore des médicaments
que le pharmacien m'explique trop rapidement maintenant

mais vous n'auriez rien compris
si je vous l'avais écrit
si vous aviez été comme moi

analphabète.



(les sept premières lignes
sont une traduction finnoise
des sept premières lignes du texte français
par google translate)

dans les prochains jours la Fondation pour l'Alphabétisation
mettra en ligne les capsules vidéo des portraits 
de sept adultes ayant repris le chemin de la scolarité
ou de l'alphabétisation et ayant gagné les bourses 2017
Je ne lâche pas je gagne; sept gagnants parmi plus de 
200 candidatures reçues.

l'analphabétisme a des racines diverses; il stigmatise
mais il n'est pas impossible d'y rémédier.

donnez à la Fondation pour l'Alphabétisation

samedi 2 septembre 2017

amputation


alyssa et anissa dreiver

j'ai déjà
perdu patience quand mes fils étaient bébés
perdu des clés quand j'étais petite
perdu un portefeuille et des cartes d'identité
perdu mon chum dans la foule pendant un show
perdu des points à un examen de moto en circuit fermé
perdu un tournoi de pool
perdu une trompe de fallope à cause d'une grossesse ectopique
perdu une bicyclette à la faveur d'un voleur
perdu du sang en me coupant une veine de la cheville par accident
perdu ma' dans l'appartement quand nous étions petits
perdu la raison lors d'un souper en famille
perdu un cédé de roni size pendant un party
perdu des points de démérite parce que je roulais trop vite
perdu des pages de livres dans l'inondation de quatre-vingt-sept
perdu un ami qui n'avait que vingt ans
perdu un ami qui n'avait que quarante-sept ans
perdu ma dignité en vomissant à un party d'huîtres
perdu un chat pendant deux jours
perdu du temps à niaiser

je n'ai jamais
perdu mes parents pendant la guerre
perdu ma maison aux flammes
perdu un frère au combat
perdu un grand-parent que je connaissais bien
perdu un emploi
perdu un bébé
perdu un logement dans une catastrophe naturelle
perdu la vue ou l'ouïe
perdu l'usage d'un membre
perdu la mémoire
perdu l'envie de vivre
perdu un amoureux
perdu un chat pour toujours
perdu une soeur à la maladie
perdu la capacité de penser
perdu la force d'avancer
perdu l'appétit trop longtemps
perdu une voiture dans un stationnement

j'ai très peur de
perdre ma' avant pa'
perdre ma'
perdre un fils dans un accident de vélo
perdre mes fils
perdre pa' avant ma'
perdre un être que j'aime
perdre l'usage d'un membre ou de mes sens
perdre pa'
perdre ma respiration en me noyant

puis des fois j'ai aussi un peu peur de
perdre la face
et perdre du temps à trop penser sans agir

perdre de quoi
comme un manque irremplaçable.


samedi 26 août 2017

les marqueurs



c'était un jeudi de juin deux mil six
ils avaient dû me traîner dans la salle de conférence
où ils s'étaient réunis
pour me donner mon cadeau de départ
sûrement une énorme boîte
avec une énorme carte

ça faisait dix-huit ans que je travaillais là
c'était ma deuxième famille
une gang de chums qu'on ne quitte pas facilement
c'était en quelque sorte une prison professionnelle
mais j'ai quand même décidé de partir
un jour où j'allais lancer une autre paire de souliers
au travers de l'étage
parce qu'un problème administratif
m'exaspérait au plus haut point

au bureau je m'occupais volontairement
de nettoyer la cafetière espresso quotidiennement
c'était une belle saeco commerciale
on se faisait des allongés et des cappucino
on était bien servi
c'est sûrement elizabeth qui avait acheté ça
avec le set de porcelaine anglaise
dans le temps où la compagnie avait de l'argent

faque mon cadeau de départ
après cette longue première carrière
se terminant à l'aube de mes quarante ans
fut naturellement une magnifique cafetière espresso
ma saeco vienna deluxe
que j'aurais désormais à moi toute seule
dans le confort de mon foyer

je l'ai ramenée à la maison sur van horne
juste avant que réjeanne m'emmène à la colombe
où m'attendaient une quarantaine de personnes
pour un souper surprise

je la nettoie chaque dimanche
je la bichonne je l'aime
et hebdomadairement elle me rappelle donc
tout le temps passé depuis juin deux mil six

dimancher dernier en lavant la saeco je me suis énuméré
tout ce qui m'a occupé depuis la fin de ce long emploi
et comme il me plaît de faire des listes*
je vous offre fièrement celle-ci
comme si je vous présentais mon bulletin
avec mention honorable

depuis deux mil six donc il y a eu
un mba
un début de certificat en création littéraire
une admission au certificat en muséologie et diffusion de l'art
trois-quarts de bac' en comptabilité
cinq emplois à temps plein
le premier avec une drop de vingt-cinq mille de salaire
pour explorer de nouveaux domaines d'activité
ma' disait que j'étais payée pour apprendre
le deuxième avec une augmentation de dix mille
parce que j'étais efficace
le troisième comme travail à commissions
le quatrième avec une augmentation de vingt-cinq mille du deuxième
puis de nombreuses augmentations pendant les années suivantes
le cinquième avec une augmentation de trente mille de la fin du quatrième
mon début de carrière de travailleur autonome
avec un contrat en poche d'une institution financière
cette année en décembre
où je déclarerai moins de vingt mille dollars de revenus
me ramenant à mes onze mille de salaires de mes vingt ans**
un voyage en allemagne pour un mariage
un voyage à prague
un voyage en france pour les quarante ans de l'homme-chat
un voyage en italie pour mes cinquante à venir
biarritz pour le wheels and waves et pour nos noces
barcelone pour nos noces
londres pour notre premier anniversaire de mariage
new york et brooklyn de nombreuses fois
quarante mille kilomètres de moto
des prix et multiples plaques honorifiques à la job
une mention dans le rapport annuel d'une grande banque canadienne
des brochures spécialisées des articles de journaux des conférences
mon implication à la fondation pour l'alphabétisation
mes sept derniers partys d'huîtres
un mariage
trois déménagements
deux nouvelles maisons
six nouvelles cuisines
des salles de bain à rénover
des murs à détruire reconstruire jointer et peindre
quelques planchers à sabler
un ou deux meubles fabriqués
sept demi-marathons
un nombre non compté de cinq et dix kilomètres
quelques longueurs de piscine
un blogue qui a plus de dix ans et trois cent billets
deux fils adultes qui sont partis du nid
la méditation
un nouveau skateboard
un casque de vélo en pastèque
la cuisine les tartes les muffins
une cloche à gâteaux

c'est beaucoup plus qu'un faiseuse de cappu'
ma saeco vienna deluxe
c'est un marqueur du temps

j'en ai quelques-autres parmi les objets que j'utilise quotidiennement
mon iphone qui porte la date de départ
de mon dernier emploi à temps plein
comme mot de passe
c'est un autre marqueur de temps
celui qui me dit
que plus de dix ans après ce grand saut en deux mil six
je suis encore capable de partir
et de refaire une partie de ma vie autrement
pour accomplir plus encore
livrer d'autres bulletins
parce que la vie n'est rien d'autre
qu'une fabuleuse école où je veux tout voir et tout apprendre
où je veux donner
que je veux vivre.


* en apprenant l'italien
je me suis amourachée de la formule
me piace qui signifie il me plaît
que l'on utilise plutôt que de dire j'aime

** j'aime parler d'argent car ça me rassure
de voir que les changements viennent avec des fluctuations
ça descend quand on explore de nouveaux domaines
ça monte quand on est bon et qu'on s'y met
je n'ai jamais craint de ne plus en faire
car je sais que je peux en faire
donc je fais ce que je veux
en suivant mon instinct

samedi 19 août 2017

les petits riens



les petits riens
il y en a tellement
et contrairement à ces détails que l'on aime
ceux que j'haguis le plus
sont ceux auxquels on s'attache pour rien

hier soir l'homme-chat me parlait
de réaménagement de bureaux dans la tour
et du fait que les postes allaient être plus tassés
donc les coéquipiers allaient devoir renoncer
à leur cafetière et bouilloire individuelle
sur leurs bureaux

voyez-vous ce genre de détails
provoque l'ire des gens

ce qui m'énerve dans les petis riens
c'est l'incapacité de l'humain
de voir plus grand et plus noble

ce qui dérange les gens
ce n'est pas de ne pas conserver leur cafetière
c'est de devoir faire des concessions
de devoir céder encore un pas
en ne connaissant pas la contrepartie
en n'arrivant pas à se situer
dans the big picture

ce qui dérange les gens
et qui tue l'humanité
c'est de ne s'attarder qu'à son propre nombril
et aux détails de la vie
de tout découper en minutes en taches en morceaux
plutôt que d'être transporté
par quelque chose de plus grand que soi
ce qu'on appelle le bien commun
non comme un outil de propagande
corporatiste ou communiste
mais bien comme un objectif spirituel
comme une sagesse humaine

tant que l'on s'attache aux petits riens
qu'on possède la mauvaise perspective
on ne vaudra pas plus
que ces petits riens
on ne sera pas valorisé
on ne saura pas pourquoi

mais personne ne fait notre bonheur
il faut savoir penser
et prendre du recul
les gens malheureux
sont incapables de hiérarchiser
les petits les moyens et les grands riens
n'oubliez pas la métaphore des roches
qu'illustre le dessin en haut
il parle de lui-même

ne vous attardez pas aux petits riens
parce que le plus grand rien
c'est le vide
c'est de ne pas savoir ce que l'on fait de sa vie
c'est de ne pas avoir accompli quelque chose de grand
que l'on peut nommer facilement
sur son lit de mort
le plus grand rien
ce n'est pas de perdre une cafetière sur son bureau.